L'entorn. Mar, bosc, roca, cel. De Jordi Ortiz

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NATURE SACRÉE

" Arrête-toi, la vague ! " est la sensation qui envahit le spectateur en voyant l'une des 24 photographies de Jordi Ortiz réunies sous le titre L'Entorn (l'environnement), c'est-à-dire ce qui nous entoure, ce qui nous est donné : la mer, la forêt, la roche, le ciel. Tout est statique dans ces images, comme si tout était de la roche : les feuilles sur les branches des arbres, immobiles, rien ne les bouge ; les nuages du ciel, immobiles, comme s'ils ne s'étaient jamais déplacés, ni lentement ni rapidement. Mais ce sont les vagues violentes et rugissantes qui nous alertent qu'ici, tout ce qui nous entoure est aussi pétrifié que les roches. Ces photographies sur feuille d'or Rosenoble de 23,75 carats montrent un environnement constitué par la nature. L'appareil-photo du photographe a capturé l'instant, et l'or l'a rendu éternel. Dans notre tradition occidentale, concrètement au Moyen Âge en Europe, en contact permanent avec Byzance, la lumière identifiée avec la divinité était rendue visible dans la peinture magnifiée par l'or. Il était utilisé pour les fonds, les vêtements des saints ou les saintes auréoles. Ainsi, regarder ces photos nous rappelle le sentiment du sacré qui réapparait et qui nous interroge sur comment nous n'avons pas vu plus tôt la lumière des vagues, la lumière des arbres ou la lumière des roches. " Arrête-toi, vent mort ! " Il faut s'arrêter pour contempler ces images dans toute leur puissance et comprendre que la nature a été transfigurée ici.

Le fonds en or sur les icônes byzantines ou la peinture gothique occidentale, représentation symbolique de la théologie de la lumière déployée par les pères de l'Église, situait les personnages représentés, des saints et des martyres, dans une autre dimension, différente de la sphère terrestre, puisqu'il permettait d'abolir toute référence spatiale et temporelle. Le hiératisme des personnages représentés, les visages presque dépourvus de toute trace d'humanité, ne devaient induire le spectateur à aucune identification, et l'écarter du domaine de la familiarité pour le pousser dans le territoire de l'étrange. C'était surtout l'or qui revêtait cette capacité de provoquer un état de fascination dans lequel le regard ne pouvait pas écarter l'image où le tremendum envahissait progressivement tout son être. Il ne s'agit pas ici d'une expérience esthétique dans laquelle le spectateur se sent transporté par la beauté, mais c'est le sacré qui fait irruption. On ne dirait pas que les photographies d'Ortiz sont " belles ". Il ne s'agit pas ici d'une nature sublime, mais d'une nature sacrée.

La nature, conçue comme une œuvre de Dieu, pouvait être un chemin d'accès à l'au-delà, un pont entre l'ici et l'ailleurs, dans le but de représenter les caractéristiques de tout objet symbolique. La spiritualité franciscaine de Saint Bonaventure, par exemple, laisse transparaître l'idée si appréciée par les romantiques que la nature est l'autre livre de Dieu. Comme les Saintes Écritures, la Nature devait être lue, interprétée et déchiffrée. De même, il n'y avait pas tellement de temps pour y consacrer un lieu pictural, puisque son imitation (imitatio naturæ), qui domine la Renaissance, empêcha de la situer dans la dimension sacrée sans que ne s'y précipitent les procédures et les stratégies picturales propres à l'art sacré. Malgré cela, un exemple doit illustrer la tradition dans laquelle s'inscrivent les photographies de Jordi Ortiz. L'histoire de l'art nous offre toujours des exceptions aux tendances généralisées, des cas rares qui précèdent le cours de l'histoire, des indices visionnaires de ce qui ne sera pas développé avant plusieurs siècles, ou bien simplement des solutions aux problèmes de la représentation, différentes de celles qui avaient pu être imaginées précédemment.

Peu de photographies de Jordi Ortiz montrent une vision d'ensemble de l'image, que ce soit la mer, la forêt, la roche ou le ciel. De la mer on en voit l'écume ; des forêts, certaines ont une épaisseur similaire à celles d'Albrecht Altdorfer, ce sont les feuilles qui recouvrent totalement l'écran de vision ; du ciel, les nuages, avec les contrastes de clarté et d'obscurité, apportent, selon leur aptitude particulière, des formes et des figures qui doivent être complétées par le spectateur. Ils forment parfois des montagnes qui, bien sûr, sont des montagnes célestes. Ce sont les roches qui nous placent avec le plus d'intensité devant un champ restreint qui en empêche presque la reconnaissance pour nous rapprocher de l'art informel. Le fait qu'un photographe du XXIe siècle se permette la création d'images informelles n'est en réalité pas du tout étrange, après plus d'un demi-siècle d'expérimentation picturale que nous connaissons comme l'art informel, et qui ne devrait pas non plus surprendre le spectateur. Ce qui est résolument surprenant est une peinture comme celle de Mathieu Dubus (1590-1665), qui conçut une destruction de Sodome et Gomorrhe complètement informelle, si ce n'est pour les personnages qu'il faut presque deviner sur la partie inférieure droite du tableau et qui, tel que déclara Jean-Claude Lebensztejn, " représente en réalité les taches et les fissures visibles sur un vieux mur " (schéma 3). Oui, c'est le vieux mur de la leçon de Léonard de Vinci et du surréalisme qui veut activer l'imagination pour nier justement l'imitation de la nature. Ces photographies montrent certains vieux murs mais je ne pense pas qu'ils prétendent activer notre imagination, ni non plus se constituer en l'objet même de la création artistique. Ce sont plutôt des images qui nous permettent de ressentir l'intuition des débuts, de cette masse informe de laquelle tout a surgi. Plusieurs textures, presque perceptibles, se dégagent de ces photographies. La matière se fait présente : la dureté et la fermeté de la roche, et même son caractère aiguisé et tranchant, se combine à la douceur de l'écume et contraste avec l'aspect éphémère et volatile des nuages, avec la fragilité des branches des arbres. L'écume des vagues s'apparente aux feuilles des branches des arbres. Oppositions, complémentarité, ressemblances, contrastes : tous les éléments dialoguent entre eux pour former une unité qui est la totalité que ces 24 photographies aspirent à créer. C'est la nature dans son autre dimension, celle qui n'est pas perceptible avec des yeux ordinaires, mais celle que seuls les yeux intérieurs peuvent voir, ceux qui sont capables d'en capter la lumière, l'esprit, et qui nous la rendent dans sa sacralité. Nature sacrée, donc, parce que nous la reconnaissons ainsi dans la tradition où il convient de situer ces images qui nous parlent depuis l'immobilité qui a absorbé ce qui autrement serait invisible. Arrête-toi, la vague, pour que je puisse te voir dans toute la dimension et non pas dans la simple apparence. Arrête-toi, la vague, pour que je puisse te contempler dans l'esprit, qui est ce qui anime le monde qui nous entoure.


Victoria Cirlot