RO CAMINAL. Resistències vora el mar

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L’œuvre de Caminal est une réflexion sur l'une des caractéristiques fondamentales de notre société : la construction de frontières visant à définir ce que nous sommes et ce que nous ne sommes pas, le tracé d'une ligne presque invisible ou délibérément présente parmi nous entre le nous et l’eux, l'invention d'un récit identitaire qui cherche à fractionner tout ce que, malgré tout, nous partageons et qui nous est commun. Le voyage entre ce que nous pensons que nous sommes et tout ce que nous éloignons de notre zone de confort est complexe, requiert un regard pluriel et ne peut pas être réalisé seul.

 

Les réflexions sur l’altérité et la représentation sont des aspects clé de « Resistències vora el mar » (Résistances près de la mer), une initiative où la Méditerranée est un espace de réflexion sur les complexités des nombreuses réalités qui la constituent. Étroitement liée au phénomène des flux migratoires actuellement considérés illégaux, tout comme avec l'exploitation touristique, la Méditerrannée est toujours un espace liminal, traversé par les espérances et les spéculations de milliers d'individus qui, bien qu'ils partagent la pratique du voyage, sont confrontés à des réalités radicalement opposées. Pour réfléchir sur ces réalités, Ro Caminal se concentre sur les contextes historiques et socio-politiques des quartiers maritimes de cinq villes : La Barceloneta à Barcelone ; la Goulette à Tunis ; al-Manshiya et al-Agami à Alexandrie ; la Casbah à Alger et le quartier de Sliema à Malte. Parmi ces cinq points de vue, Ro Caminal a choisi d'intégrer Arquitectura de conjunts (Architecture d'ensembles) en Algérie et In Limbus Melita à Malte dans l'exposition du musée d’Art Moderne de Tarragone.

 

Arquitectura de conjunts explore la construction de l'altérité selon trois perspectives interconnectées : Si je te vole la mer, Inventaire et L’ordre d’Échiré.

 

Le point de départ est le dialogue épistolaire entre l'artiste et la Casbah —qui prend la parole grâce au poète algérien Cédric Chaabi—. Si je te vole la mer plonge le spectateur dans un voyage hypnotique, presque érotique et profondément honnête. Un voyage qui traverse le chemin entre le moi et l'autre afin de déstabiliser la simplicité réductionniste que nous adoptons souvent pour nous décrire. Si je te vole la mer confronte l’exercice ethnographique, l'intérêt dans la recherche et l'étude de la périphérie, la blessure, l'édifice de l'impulsion civilisatrice tombé en ruines, dans une mission impossible, presque pathétique, construite sur les fondements d'une altérité qui est, ou devrait être, plus une fiction qu'une réalité. Ce sont précisément ces ruines, l'échec partagé, que Ro Caminal reproduit dans Inventaire. L'installation, où nous pouvons contempler une pile de matériaux de construction, des déblais du temps passé, et un panneau de lumières LED qui les traverse, nous parle aussi de ces cicatrices qui nous fascinent tant, et de la façon dont laquelle le travail de l'ethnographe, de l'archéologue et de l'artiste, par son regard inquisiteur, continue, encore aujourd'hui, de tenter de découvrir de nouveaux exotismes, recréant de l'altérité. La proposition de Ro Caminal dans la troisième partie d’Arquitectura de conjunts : L’ordre d’Échiré, est précisément de déstabiliser la nature intrinsèque de la compréhension dichotomique, intervenant dans l'idiosyncrasie linguistique de la conjonction et brouillant les frontières entre le moi et l'autre.

 

La deuxième partie de l'exposition, intitulée In Limbus Melita, est structurée à partir de deux installations : In Limbus et Heavenly father.

 

Le titre de la pièce In Limbus fait référence à l'état de limbes dans lequel de nombreux immigrants se trouvent lorsqu'ils arrivent à Malte. En raison de sa position géostratégique, l'île est devenue une destination privilégiée par de nombreux immigrants d'Afrique sub-saharienne, qu'ils considèrent comme la porte de l'Europe. Dès leur arrivée sur l'île, beaucoup finissent par y être exploités, parmi les déblais d'une civilisation de luxe qui prend forme petit à petit à Sliema, un ancien quartier de pêcheurs qui disparaît parmi les grues géantes et les squelettes de béton, et qui devient un miroir de l'opulence, de la corruption et de l'exclusion. Les nombreuses hypocrisies dans lesquelles une Europe prétendument diverse et multiculturelle est confrontée chaque jour à une réalité d'exploitation et d'exclusion sont encore plus évidentes dans le son accompagnant In Limbus. Heavenly father est une prière, une oration pour l'immigrant, une apologie du respect, de la tolérance, de l'égalité des chances. Un cri pour que la lumière du créateur éclaire le chemin des nouveaux-venus. Le paternalisme de certains sermons ecclésiastiques est plus qu'évident dans Heavenly father, la version contemporaine d'une ancienne prière, modifiée à cette occasion pour en souligner la condescendance. L’oration devient ici non pas une référence à l'autre, mais un rappel des réalités dont nous faisons partie, dont nous sommes responsables.

 

Tel que le propose Abu Ali, il faut « ouvrir la vision à ce que nous ne connaissons pas [ou que nous ne voulons pas connaître], nous impliquer en tant que vie dans la vie, corps parmi les corps. Pas dans la rhétorique, mais par une expérience vitale qui relie plusieurs affects et savoirs. Une expérience qui a besoin de temps, de sentiments, de désirs et de peurs pour continuer à prendre soin du besoin mutuel, de la collaboration, de la consultation ». L’œuvre de Ro Caminal nous invite précisément à ouvrir notre vision pour entreprendre ce voyage.